par le P. Khalil Chalfoun
L'enfance de Gibran : Jésus, héros de son enfance,
le Sauveur
1. Jésus, un
héros aux couleurs libanaises
2. Jésus, un
étranger dans sa propre patrie
3. Jésus, rêve
d'une humanité lointaine
B. LA RENCONTRE DE jésus à Mar Sarkis
3. Frère Miguel, modèle de vie et disciple de Jésus
C. Le sourire de
Jésus et sa force
1. Jésus, fruit de l'imagination de Gibran
2. Jésus, un homme de l'avenir
3. Jésus, le Dâyim ou l'éternel
Nous donnons ici quelques extraits de la conférence, qui sera publiée intégralement dans « les Cahiers de l’Orient Chrétien » :
Comment Gibran s'est-il situé face au christianisme en général et face à Jésus, le Christ, le Fils de l'Homme ? Le fondateur du christianisme est-il la simple réalisation de l'idéal de l'homme parfait ou bien est-il plus qu'un Homme Parfait, plus qu'un Poète, qu'un Maître de sagesse ? Est-il quelqu'un d'autre qu'un homme ? Et que signifie cette phrase que nous avons trouvée écrite dans un manuscrit : « Jésus est l'Esprit le plus parfait » (Ar-Rûh al-Akmal)[1] ?
Sa relation au Christ à travers ses rêves et ses écrits va déterminer nécessairement son inspiration chrétienne.
[ ... ]
À nouveau, Gibran rencontre Jésus, cette fois-ci dans la forêt de Mar Sarkis, près de Bcharrî :
« Te souviens-tu, dit-il à M. Haskell, je t'avais parlé de l'existence des ruines à quelque cent mètres de Bcharrî. C'est là que j'ai rencontré Jésus auparavant ! Ces ruines sont proches du couvent de Mar Sarkis et près de ce couvent se trouve un lieu de sépulture phénicien. Miguel, le frère carme, était un ami intime de mon grand-père paternel, Mgr Istfan Rahmî. Ils parlaient ensemble l'Italien, comme nous parlons l'anglais. Tout le monde aimait frère Miguel à Bcharrî. Il était beau et de taille courte. Il avait les cheveux blancs. Les yeux bleus d'où jaillissait une lumière céleste.
« Nous parlions ensemble dans mon rêve et nous nous promenions dans la forêt de Mar Sarkis, nous étions proches du lieu de sépulture phénicien. Le frère Miguel vit une hache. Je n'ai jamais vu une hache aussi grande de ma vie. Il la prit, puis commença à abattre un noyer. Le bruit de la hache remplissait toute la vallée avec ses échos. Cela résonnait comme le cuivre. Lorsque je m'approchais de lui, le bruit de la hache diminuait de plus en plus. Et lorsque j'étais à quelques mètres de lui, je n'entendais plus rien. Je vis alors Jésus qui se dirigeait vers moi.
« Son visage reflétait la lumière du soleil. C'était le même visage que j'avais vu avant. Un visage au type arabe, nez aquilin, yeux noirs, profonds et grands, cependant pas aussi faibles que les grands yeux le sont d'habitude, mais qui expriment la vérité de l'homme et sa force. Les sourcils étaient noirs et droits. Sa peau était brune et saine, avec un beau teint légèrement coloré. Il avait une barbe fine comme les Arabes. Et sa chevelure était abondante et noire, mais peu entretenue. Il avait la tête couverte comme d'habitude. Il portait la même robe marron, flottante, avec une corde autour de la taille et une petite déchirure au bas. Et il chaussait le même genre commun de sandales rugueuses, lourdes et grandes à ses pieds. Elles étaient, comme d'habitude, légèrement poussiéreuses.
« Jésus ne
marchait pas comme la plupart des hommes. Sa canne était plus grande que
dans les rêves précédents, il avait une démarche royale. Après notre rencontre,
nous nous sommes dirigés vers le lieu de sépulture phénicien. Puis nous nous
sommes assis devant une pierre recouverte d'une écriture phénicienne. Nous
avons parlé longtemps, mais la seule chose dont je me souvienne c'est qu'il m'a
dit : "Oui, le bruit de la hache résonne comme du cuivre". Il n'y
avait rien d'extraordinaire dans notre dialogue. On s'est parlé tout simplement »[2].
La forêt de Mar Sarkis est devenue le lieu
privilégié d'une rencontre avec Jésus, qui se fait dans la solitude de la forêt. Le seul religieux présent
est le frère carme, Miguel, qui est très aimé de Gibran et de l'ensemble des
habitants de Bcharrî. Les habits de Jésus nous rappellent aussi les habits des
carmes.
Gibran
commence par rêver du religieux carme qui renvoie à un second personnage,
Jésus. À la seule différence que Jésus est un Oriental alors que le carme est
un Italien aux yeux bleus. L'identification entre les deux figures n'est pas
totale, puisque le religieux continue à travailler pendant que Jésus parle avec
Gibran.
Les carmes de
Bcharrî sont les seuls religieux à n'être pas critiqués par Gibran. Ils sont en
effet respectés et aimés par tous les habitants du village et plus spécialement
par le grand-père de Gibran lui-même lorsqu'il était petit. C'est peut-être à
cause d'eux que le petit Gibran a-t-il déclaré une fois : "Je suis un
Italien" confia-t-il une fois à B. Young[3].
Le frère
Miguel a donné un modèle de vie à Gibran, par sa solitude, son esseulement, son
travail et sa quête mystique d'Absolu.
Quant à Jésus,
Gibran le décrit plus en détail, comme nous l'avons vu. Les habits sont
légèrement couverts de poussière. Son bâton de pèlerin est en même temps celui
d'un Roi, d'un Messie. Il est le Roi Messianique et le Bon Pasteur ou le Bon
Berger. Il est un homme tout à fait semblable aux autres, de type oriental,
mais en même temps différent. Il ressemble à Gibran et aux autres habitants de
Bcharrî, mais il est aussi leur Roi, le Messie d'un Royaume qui n'est pas de ce
monde.
Gibran
s'asseoit devant la pierre sur laquelle des inscriptions phéniciennes sont
gravées. On a l'impression que c'est Jésus qui est la clé de l'interprétation
de l'écriture phénicienne. Il est le nouveau printemps, le nouvel Adonis, celui
qui donne le sens à toute la mythologie phénicienne qui parle de la beauté, de
l'amour, de la jeunesse. Il est le véritable révélateur de la vraie beauté, de
l'amour véritable, et de la véritable jeunesse.
Mais où sont
les Phéniciens ? Ils sont dans leurs tombes, tandis que Jésus est toujours
vivant ! Adonis annonce la vie de la terre au printemps, après la mort de
l'hiver. Mais Jésus est la vraie vie. Gibran s'est sans doute inspiré de ce
rêve pour écrire les plus belles pages des Ailes brisées en 1912. Le
temple antique de cette nouvelle est situé dans la banlieue de Beyrouth, creusé
à même un rocher blanc. « Certaines choses importantes sont parfois
délaissées et c'est cette négligence qui garda le temple voilé aux yeux des
archéologues et en fit un havre pour les êtres malheureux et un sanctuaire pour
les amoureux solitaires »[4].
Dans ce
temple, on voit des inscriptions phéniciennes et une image gravée sur le roc,
colorée par les saisons et effacée par l'érosion des siècles. « L'image
représente Ashtarté, déesse de l'amour et de la beauté. Face à la déesse, sur
le versant occidental, une image plus récente et plus apparente représente
Jésus de Nazareth crucifié… ». Le jardin des Ailes brisées nous
rappelle la forêt de Mar Sarkis où l'on trouve, d'un côté, le vieux petit
monastère et, de l'autre, les vieilles tombes phéniciennes. Gibran, par la voix
de Salma Karâmi, nous dit qu'il a choisi la Croix du Tout-Puissant crucifié et
qu'il a rejeté la déesse Ashtarté : « J'ai choisi ta Croix, ô Jésus de Nazareth, et j'ai quitté les plaisirs
d'Ashtarté et ses joies… Accepte-moi parmi tes dignes et fidèles
disciples… »[5].
Gibran, qui
critique l'Église et ses institutions au Nord-Liban, choisit quand même de
converser dans ses rêves avec Jésus. Il veut rester son fidèle disciple. Ce
rêve n'est finalement qu'une preuve de plus de son amour et de son attachement
à Jésus, rencontré dans la forêt de Mar Sarkis et nulle part ailleurs…
Dans son
ermitage new-yorkais, Gibran sent de temps en temps qu'il est transporté par
une tempête violente au sein de la forêt de Mar Sarkis et qu'il est comme enlevé
de là jusqu'aux nuées : « Je sens à certains moments que des tempêtes de
Dieu me ravissent afin que je le rencontre dans les nuées »[6]. Il ne nous dit rien de plus sur ce
rapt vécu dans la nostalgie. De toute façon, il n'en parle qu'une seule fois à
M. Haskell.
Le 27 mai
1923, Gibran raconte à M. Haskell son troisième rêve de Jésus. Il le vit
toujours au même endroit, dans la forêt de Mar Sarkis. Jésus a la même allure
et le même visage que dans les autres rêves. Il nous dit seulement que Jésus
réfléchissait la lumière du soleil. Gibran lui tend une botte de cresson et lui
dit :
« Maître, en prenez-vous ? Jésus en prend, mange les feuilles, sourit, semble s'élever, comme si mille ailes le transportent, puis il dit : "Rien n'est plus beau que la verdure de la terre". Il boit de l'eau du ruisseau (celui de Mar Sarkis probablement). Sa barbe et sa moustache brillent de quelques gouttes qu'il n'essuie pas, puis, avant de partir, il regarde Gibran, lui sourit avec douceur et s'en va »[7].
Dans le récit
intitulé Masâ’ al-Cîd (soir de fête[8]), Gibran nous décrit sa rencontre avec
Jésus. Il ne le reconnaît pas au début, comme dans l'histoire du "Dâyim"
(l'éternel), le soir de l'Épiphanie, dans la tradition populaire maronite.
Personne ne lui a ouvert la porte. Il se sent étranger à cette terre, même à
Gibran. La réalité cache le visage du Fils éternel. Gibran ne reconnaît pas
l'identité du Fils. Il le prend pour un "étranger", un
"fou" et un "solitaire" comme à Emmaüs les deux disciples
ne l'ont pas reconnu quand Jésus le Ressuscité les a rejoint sur la route (Luc
24).
Mais Jésus
permet à Gibran de le reconnaître ! Il lui ouvre "l'imagination" et
l'illumine afin qu'il découvre que c'est "Jésus de Nazareth", celui
qu'il a vu dans ses rêves. Dans ce récit, Jésus porte les mêmes habits et le
même bâton que dans les rêves. L'expérience de reconnaissance et de
l'illumination ne dure qu'un instant. Lorsque Gibran ouvre les yeux, il ne vit
rien devant lui qu'une colonne de fumée et n'entend que la voix frissonnante du
silence de la nuit :
“La nuit était tombée
et l'obscurité enveloppait la ville,
tandis que les lumières brillaient dans les palais,
dans les chaumières et dans les magasins.
La foule, en vêtements de fête,
reflétaient la satisfaction de participer à cette commémoration”.
Gibran décrit
un "soir de Noël" à New York ou à Boston. Les chrétiens sont heureux
de participer à cette fête, tandis que le poète évite les clameurs de la foule.
Il se promène seul en célébrant la grandeur de l'homme qu'il honore et en réfléchissant "au génie des
siècles qui est né pauvre, qui a vécu avec humilité, dépouillé et qui est mort
crucifié".
Jésus est pour
Gibran "une torche brillante, une flamme de feu et de lumière, allumée par
l'Esprit Universel (Ar-Ruh al-kullî) dans un humble village de la Syrie.
Cette flamme lumineuse n'est pas morte, mais a pu survivre à travers deux mille
ans en traversant les siècles et en pénétrant les différentes civilisations.
Jésus est une lumière éternelle qui éclaire tous les siècles et les différentes
civilisations".
Puis, Gibran
nous raconte qu'il s'assied sur un banc rustique dans un jardin public. Après une
heure de rêves et de pensées, il voit un homme assis près de lui qui tient à la
main un bâton à l'aide duquel il trace de vagues silhouettes sur le sol… Gibran
se dit en lui-même : "Il est solitaire comme moi". Après l'avoir bien
dévisagé, il vit qu'en dépit de ses vêtements anciens et de ses cheveux longs,
il est un homme digne d'attention.
À partir de ce moment-là, Gibran reprend la
description du même Jésus qu'il imagine dans ses rêves. Il ajoute cependant que
sa voix est douce et apaisante. Gibran lui demande alors s'il est étranger dans
la ville. "Oui, je suis étranger dans cette ville et dans n'importe quelle
ville !", lui répond Jésus. Puis il regarde le ciel clair, comme s'il
voyait dans le firmament l'image d'une contrée lointaine.
Gibran intervient pour lui dire que, durant les fêtes,
les gens sont en général gentils les uns envers les autres, que les riches se
souviennent des pauvres et que les forts ont pitié des faibles. Jésus ne voit
là qu'une action momentanée et un rappel de la supériorité des forts sur les
faibles. Le don doit être fait avec un amour fraternel désintéressé et non pour
une estime quelconque.
Puis, comme le Dâyim de la nuit de l'Épiphanie
maronite, Jésus dit à Gibran qu'il a besoin d'un abri, mais il n'a pas été
accueilli après avoir frappé à toutes les portes de la ville. Gibran pense que
"celui qui lui parle est un fou". Jésus qui devine ses pensées, lui
dit : "Oui, je suis un "fou", mais même un fou peut se sentir
étranger s'il est sans abri et affamé et s'il est privé de nourriture… J'ai
frappé à ta porte et à toutes les portes un millier de fois et je n'ai pas reçu
de réponse".
À ce moment-là, Gibran est bouleversé. Il lui demande
timidement : "Qui êtes-vous ?". Jésus lui répond d'une voix qui
ressemble au grondement de l'océan :
« Je suis la révolution qui soulève les nations endormies. Je suis la tempête qui déracine les
plantes grandies au cours des siècles. Je suis celui qui est venu apporter le
glaive sur la terre et non la paix ».
Cette dernière phrase rappelle à Gibran les paroles de
Jésus chez Matthieu 10, 34 : « N'allez pas croire que je sois venu apporter
la paix sur la terre; je ne suis pas venu apporter la paix, mais bien le
glaive ». Et c'est seulement à cette parole que Gibran reconnaît Jésus qui
se dresse devant lui et étend les bras. Gibran voit la marque des clous sur ses
paumes, comme l'apôtre Thomas. Il se prosterne devant lui dans un geste
convulsif et s'écrie : "Oh ! Jésus de Nazareth". Puis Gibran entend
une voix disant :
« Le monde célèbre ma naissance avec joie. Mais moi, je suis étranger. Je suis un
errant qui erre de l'Est à l'Ouest de cette terre et personne ne me reconnaît.
Les renards ont leurs terriers et les oiseaux des cieux leurs nids, mais Le
Fils de l'Homme n'a pas d'endroit où reposer sa tête »[9].
À ce moment-là, Gibran ouvre les yeux, regarde autour
de lui, mais il ne voit rien qu'une colonne de fumée d'encens et n'entend que
la voix frissonnante de la nuit venue des profondeurs de l'éternité[10].
[1] Fragments d'un manuscrit, musée Gibran.
[2] BP, op. cit., 167-168.
[3] B. Young, This man from Lebanon, New
York, A. Knopf, 1945, p. 18.
[4] Al-MajmuCa al –kamila, (OCA), Beyrouth, Sader, 1964, p. 221.
[5] OCA, op. cit.,
p. 232.
[6] Lettre de Gibran à M. Haskell, 8 mars 1914, BP. p. 176.
[7] BP, op. cit., pp. 409-410.
[8] OCA, op. cit., pp. 422-424.
[9] Mathhieu 8, 20.
[10] OCA, op. cit., pp. 422-242.