Introduction
L’histoire des origines
des Maronites a posé et pose beaucoup de problèmes,
soit à cause de la pénurie de sources anciennes, soit
à cause des remaniements par lesquels elle semble avoir passé
à cause de la nécessité dans laquelle se trouva
la communauté maronite de se présenter à l’Occident
et à l’Église latine de façon à
pouvoir être acceptée suivant les rigides paramètres
de l’âge de la Contre-Réforme. En effet, les récits
ayant trait aux origines des Maronites qu’on utilise d’habitude
remontent aux écrivains des XVIIe-XVIIIe siècles, tels
que Naironus, Duwayhi et les Assemani. Face à leurs récits,
il est naturellement légitime de se demander dans quelle mesure
des auteurs qui sont tellement éloignés des événements
qu’ils rapportent peuvent être dignes de confiance. Mais
il est vrai aussi que les Maronites sont désormais accoutumés
à reconnaître l’histoire de leur Église
dans le schéma que ces auteurs ont tracé, ce qui les
a amenés à négliger parfois les quelques sources
anciennes et dignes de confiance qui, malgré tout, sont parvenues
jusqu’à nous.
Aborder l’histoire de l’origine
des Maronites est donc extrêmement complexe: soit à cause
des implications très larges de cette histoire dans la sensibilité
de la communauté maronite, soit à cause du fait que
le dossier sur les origines des Maronites comprend, aujourd’hui,
des documents très variés quant à leur provenance
ou à leur valeur historique, qu’il faut reviser et ordonner
à nouveau pour essayer le plus possible d’en tirer des
renseignements valables.
A. Les origines des Maronites, d'après Thomas de Kfartâb
1. Thomas de Kfartâb, seule source
maronite médiévale
C'est pourquoi, vu les limites
de temps à notre disposition ce soir, j'ai choisi de mettre
tout d'abord devant vous la tradition qui circulait parmi les Maronites
du Moyen-Âge, telle que nous l'a transmise la seule source maronite
médiévale parvenue jusqu'à nous, Thomas de Kfartâb.
Cet écrivain maronite, contemporain de l'arrivée des
Croisés (suivant ce que rapporte le prologue de son œuvre),
qui affirme explicitement d'être Maronite, et dont l'oeuvre
a été conservée exclusivement chez les Maronites,
semble à bon droit pouvoir être considéré
un membre de la communauté maronite, même s'il a été
longtemps mis de côté par sa propre communauté
à cause de son monothélisme.
En effet, son récit sur
les origines des Maronites est, à première vue, très
singulier et presque incroyable sur le plan historique. Cependant,
son ancienneté en fait un document précieux, puisqu'il
est, de toute façon, expression de ce que les Maronites d'une
époque très proche des origines pensaient sur la naissance
de leur Église; ne fût-ce que pour cela, on ne peut pas
s'en passer. En le lisant avec attention on va, par ailleurs, constater
qu'on peut en tirer beaucoup de renseignements très utiles.
2. Naissance des Maronites d'après
Thomas de Kfartâb
« Ainsi
nous (les Maronites) et les Melchites/Maximites avons longtemps
persévéré ensemble jusqu'au temps de votre
Maxime…Il quitta Tibériade pour Constantinople à
l'époque où Marcien et son frère détenaient
ensemble le trône de l'empire. Maxime se présenta à
eux et commença par leur conseiller la nécessité
d'ajouter une deuxième volonté pour attribuer deux
volontés à celui qui a deux natures. Cette croyance
suppose la séparation des deux natures de l'union hypostatique…
Les deux empereurs adhérèrent à sa parole car
il leur dit: "Comme vous êtes deux empereurs vous aurez
un peuple qui sera appelé melchite professant la dualité
en toute chose, se signant avec deux doigts, usant de deux autels
et croyant en deux volontés et en deux actes"
« Lorsque ceci trouva
un écho favorable… il (Maxime) leur (aux empereurs)
ordonna ensuite d'expédier les édits en Syrie, pour
faire adopter la thèse dyothélite enseignée
par Maxime. Lorsque leurs lettres parvinrent en Syrie, aux villes
d'Alep, Damas, au Mont-Liban, à Hims et Hamât, à
tous les Suryân leur disant que quiconque désobéirait
aux décrets impériaux sera décapité,
c'est alors que les Suryân dirent: "Nous faisons appel
à la décision de Dayr Mârûn", monastère
des Suryân qui signifie "les demeures du Seigneur".
Ce monastère était situé aux bords de l'Oronte,
à l'extérieur de la ville de Hamât, et comprenait
huit cents saints moines. Lorsque ceux-ci reçurent à
Dayr Mârân les écrits des deux empereurs,
Marcien et son frère,… ils les rejetèrent complètement…
Les émissaires reçurent les réponses des moines
et se rendirent auprès des empereurs.
« C'est en cette année
qu'apparurent les armées de l'Islam qui occupèrent
l'Égypte, Damas, Jérusalem et la Syrie. Les empereurs
byzantins furent alors occupés et cessèrent leurs
correspondances avec Dayr Marûn. C'est alors que
les habitants du Mont-Liban, de Hims, Hamât et Alep…
se rallièrent dans leur totalité à Dayr Mârân
et furent nommés Mawârinat du nom du monastère…
Après la mort de Marcien et de son frère, Maurice
prit en charge l'empire des Byzantins, mais ses proches conspirèrent
contre lui et le tuèrent
« L'empereur qui lui
succéda fut Héraclius, l'empereur victorieux qui éleva
la gloire de la religion chrétienne, extermina ses ennemis
et fit périr ses opposants, persans et autres, détruisit
leur pays et leur civilisation, effaça leurs noms et érigea
la lumière de la précieuse croix sur toutes les hauteurs
et brisa les idoles des mages païens, libérant Jérusalem
et la plus grande partie de la Syrie; et établit, dans la
justice, un pouvoir semblable à celui de Constantin le grand,
l'empereur saint qui ratifia la thèse des trois cent dix
huit (Pères) à Nicée.
« Le saint empereur Héraclius
rejeta la thèse de Maxime,… il écrivit de suite
une lettre au patriarche Léon, pape de Rome élevant
une plainte contre la thèse ajoutée par Maxime sans
une vraie preuve. Lorsque le patriarche reçut la lettre de
l'empereur Héraclius…il lui expédia la réponse
disant: "Quant à l'auteur de cette thèse, et
le cor-rupteur de la foi orthodoxe…il doit être puni
par l'amputation de sa langue et de sa main".
« Lorsque la lettre du
patriarche lui parvint, Héraclius…envoya chercher Maxime…ordonna
à quelques-uns de ses esclaves dont l'un s'appelait Constant
de l'amputer de la langue et de la main; et l'exila dans une île
appelée Elyrika…Maxime y mourut exilé et la
thèse dyothélite cessa et fut oubliée sous
les règnes d'Héraclius, de son fils Constantin, du
fils de Constantin qui s'appelait Constant.
«…Et lorsque ces
trois empereurs sont morts, les disciples de Maxime se présentèrent
aux notables, les soudoyèrent avec beaucoup de largesse,
et rétablirent la thèse hérétique comme
aux temps de Maxime ».
3. Notre texte évoque des évènements
tout à fait historiques
À part la grande confusion
au point de vue chronologique, il faut reconnaître que notre
texte évoque des événements tout à fait
historiques: le règne de l'empereur Héraclius (612-642)
et sa victoire sur les Perses (629); l'avènement des Musulmans
(636); la condamnation de Maxime le Confesseur, qui s'opposait à
la doctrine de l'unique volonté du Christ, proclamée
par Héraclius, avec
l'Ekthèse (638), doctrine
officielle de l'empire; enfin, la victoire de la "doctrine de
Maxime", accueillie officiellement par les empereurs byzantins
dans le concile constantinopolitain de 680/681: ce sont là
des faits bien réels, qui sont, toutefois, présentés
dans un ordre chronologique bouleversé par rapport à
la réalité.
Il faut cependant remarquer qu'on
trouve, même dans ce bouleversement, des vestiges du déroulement
historique des événements.
Ainsi, lorsque Thomas relate
qu'Héraclius condamna Maxime, c'est contraire à la vérité
historique. Il ajoute cependant que l'un des serviteurs auxquels Héraclius
confia l'exécution de la sentence s'appelait Constant, ce qui
est, de toute évidence, un souvenir de l'empereur, successeur
d'Héraclius, Constant II, qui condamna en réalité
Maxime le Confesseur.
De même, après avoir
anticipé l'adhésion à la "doctrine de Maxime",
de la part des empereurs byzantins, à l'époque de Marcien
et de "son frère", et après avoir fait condamner
Maxime par Héraclius, Thomas nous rapporte que "les disciples
de Maxime se présentèrent aux notables, les soudoyèrent
avec beaucoup de largesse, et rétablirent la doctrine de Maxime".
Ceci est une allusion évidente à ce qui se passa, effectivement,
après la mort de Constant II. En effet, son successeur Constantin
IV, et son fils Justinien II, abandonnèrent la doctrine de
l'unique volonté du Christ, soutenue par Héraclius,
et adhérèrent à celle des deux volontés
(la "doctrine de Maxime"), lors du concile de 680/681, voulu
par Constantin IV, dont les décisions furent confirmées
par Justinien II dans le concile de 691/692.
Il faut, donc, reconnaître
que ceux qui composèrent le récit rapporté par
Thomas de Kfartâb connaissaient le déroulement réel
des événements, et même qu'ils voulurent y faire
allusion, tout en les racontant sous cette forme déguisée.
Les singularités de notre récit ne viennent donc pas
de l'ignorance de l'histoire, mais plutôt d'un message spécial
qu'on se proposait de transmettre, justement à propos du déroulement
des événements historiques. Mais quel est ce message?
4. Pourquoi Thomas modifie-t-il la séquence
des évènements?
1. La première absurdité
qui saute aux yeux du point de vue chronologique, c'est le fait que
l'invasion des "armées de l'Islam" (qui eut lieu
précisément sous le règne d'Héraclius,
qui ne parvint pas à s'y opposer), ait été anticipée
à une époque précédant Héraclius.
Celui-ci est d'ailleurs présenté comme "l'empereur
victorieux qui éleva la gloire de la religion chrétienne,
extermina ses ennemis et fit périr ses opposants, persans et
autres".
Le but du renversement chronologique
est donc ici clair: on veut, de quelque façon, nier la défaite
d'Héraclius par les Arabes, dont on est pourtant conscient.
On le fait en rappelant sa victoire mémorable sur les Persans,
étendue de manière ambiguë aux "autres".
Ceci est, d'un côté, très prudent, parce qu'on
sait que les "autres", les Arabes, ne furent pas vaincus
; mais, de l'autre côté, laisse percer une illusion,
qui est peut-être aussi un espoir.
2. De la même manière,
on voit que l'histoire du conflit concernant la volonté du
Christ, entre les empereurs byzantins et les Chalcédoniens
de Syrie ralliés au parti de Dayr Mârûn,
est relatée deux fois: une première fois avant le
règne d'Héraclius, et une deuxième après.
La première fois, il est question de l'adhésion officielle
des empereurs à la "doctrine de Maxime"; cette
adhésion va être, ensuite, désavouée
par Héraclius. Ici encore, le déroulement chronologique
est renversé, puisqu'on sait bien que ce fut Héraclius
qui formula et imposa la doctrine de l'unique volonté du
Christ, à laquelle Maxime le Confesseur s'opposa ensuite
en affirmant la doctrine des deux volontés, qui fut accueillie,
bien plus tard, par le concile constantinopolitain de 680/681.
Cependant, en renversant l'ordre
chronologique, notre récit donne "le dernier mot"
à Héraclius: c'est lui qui va juger et condamner la
doctrine de ceux qui, dans la réalité, ont condamné
et désavoué la sienne. Après lui, une deuxième
fois, la doctrine "de Maxime" est officiellement accueillie
dans l'empire, mais pas par des empereurs: ceux qui l'accueillent
ne sont que des "notables soudoyés". Cela laisse
entendre que les "vrais empereurs" ne pouvaient pas contredire
la décision d'Héraclius.
5. Conclusion
Nous comprenons alors que
le sens du bouleversement chronologique (qui nous frappe dans le
récit de Thomas de Kfartâb) est d'affirmer la centralité
de la figure d'Héraclius, qui va vaincre et juger ses
ennemis, lesquels sont aussi les ennemis des Maronites. La clé
de la tradition maronite rapportée par Thomas de Kfartâb
est donc la figure d'Héraclius, dans laquelle les Maronites
du Moyen-Âge incarnaient leurs idéaux.
Il s'agit de l'affirmation
de leur foi calcédonienne (en effet, Héraclius condamne
Maxime, obéissant aux ordre de Léon, le pape de Chalcédoine),
accueillie cependant dans la version "héraclienne"
ajoutant la doctrine de l'unique volonté. Il s'agit aussi
de l'espoir dans l'avènement d'un "empereur victorieux",
qui, à l'instar d'Héraclius avec les Persans, aurait
fait triompher la vraie foi sur ses "autres" ennemis aussi,
ceux qu'Héraclius n'avait pas pu vaincre, les Musulmans.
Il faut, à présent,
chercher les racines de ces idéaux dans ce que nous sommes
à même de savoir à propos des vicissitudes de
la communauté maronite et du monastère qui fut son
berceau.
B. L'arrière-plan historique de la tradition rapportée
par Thomas de Kfartâb
1. Rôle de Dayr Mârûn
Le récit de Thomas
souligne le rôle du monastère connu comme Dayr
Mârân ou Dayr Mârûn, situé
dans le voisinage de Hamât:
« C'est
alors que les Suryân dirent: "Nous faisons appel à
la décision de Dayr Mârûn"…Ce
monastère était situé aux bords de l'Oronte,
à l'extérieur de la ville de Hamât, et comprenait
huit cents saints moines. Lorsque ceux-ci reçurent à
Dayr Mârân les écrits des deux empereurs,…ils
les rejetèrent complètement…C'est en cette année
qu'apparurent les armées de l'Islam… Les empereurs
byzantins cessèrent leurs correspondances… C'est alors
que les habitants du Mont-Liban, de Hims, Hamât et Alep…se
rallièrent dans leur totalité à Dayr Mârân
et furent nommés Mawârinat du nom du monastère
».
S'il est vrai que ce récit
tend à nous présenter le monastère comme point
de ralliement des habitants de toute la région avec une emphase
qui peut sembler exagérée, il faut aussi reconnaître
que le rôle central du monastère dans l'établissement
du patriarcat maronite est confirmé par le récit de
Denys de Tell Mahré (+ 845).
Selon ce récit, pendant
le califat de Marwân II (744-750), on élut, comme patriarche
chalcédonien d'Antioche, Théophylacte bar Qambara, qui
était l'orfèvre de Marwân, et soutenait, conformément
au concile constantinopolitain de 680/681, la doctrine des deux volontés
du Christ, doctrine que les moines de
bayt Mârûn
n'acceptaient pas. Le nouveau patriarche se rendit alors au monastère,
escorté par une armée fournie par le calife, dans le
but de réduire les moines à la soumission. Les moines,
cédant à la violence, promirent de se soumettre le jour
suivant, mais un événement prodigieux poussa le patriarche
à se retirer ; alors "les
Mârûnâyâ
restèrent comme ils sont jusqu'à nos jours; ils se choisissent
le patriarche et les évêques de leur monastère".
Il s'agit du témoignage
le plus ancien que nous ayons à propos de l'existence et de
l'établissement du Patriarcat maronite. Il est intéressant
de rappeler que Jean Gribomont, dans son article fondamental sur les
origines de l'Église maronite, avance l'hypothèse que
Denys ait puisé ici à une source maronite. De toute
façon, ce récit confirme celui de Thomas, en y ajoutant
une précision ultérieure: la décision, de la
part des moines de
bayt Mârûn, de s'élire
un patriarche à eux.
2. Apparition du mot Mârûnâyâ
ou Mawârinah
En lisant le texte de Denys,
on reste aussi frappé par un détail curieux : dans
sa chronique, telle du moins que nous la connaissons par les citations
(par ailleurs très amples) de Michel le Grand, on rencontre
les moines de bayt Mârûn et leurs adhérents
dans deux autres épisodes. Là, ils ne sont jamais
désignés par le nom de Mârûnâyâ,
mais toujours par des expressions comme dayrâyâ
d-beyt Mârûn (moines de bayt Mârûn)
; gabâ d-beyt Mârûn (parti de bayt
Mârûn) ; ou, simplement, beys Mârûn.
Le nom Mârûnâyâ
fait son apparition seulement lorsque il est question de l'élection
d'un patriarche par les moines du monastère, c'est-à-
dire de la constitution d'une Église: c'est à ce moment
que les moines de bayt Mârûn et ceux de leur
parti cessent d'être, simplement, un parti ou un groupe faisant
partie de l'Église chalcédonienne d'Antioche, pour
devenir une communauté autonome et caractérisée,
qui sera donc dénommée d'une façon propre.
Ce qui, d'ailleurs, trouve un écho dans les mots de Thomas
de Kafartab: "et furent nommés Mawârinah
du nom du monastère".
3. Melkites et Maronites : un clivage
sociologique?
Denys de Tell Mahré
et Thomas de Kfartâb s'accordent pour établir une relation
entre la naissance de l'Église maronite et les querelles
ayant trait à la doctrine sur la volonté du Christ.
D'après Denys de Tell
Mahre, les Chalcédoniens de Syrie étaient déjà
divisés en deux partis depuis l'année 727, justement
à cause des dissensions touchant la volonté du Christ
et l'acceptation du concile constantinopolitain de 680/681. Denys
nous explique, aussi, quelle était la composition sociale
des deux partis: ceux qui acceptaient le concile de 680/681 étaient
"surtout les citadins et leurs évêques, et les
chefs. L'un de ceux-ci était Sargûn fils de Mansûr
…", tandis que ceux qui restaient fidèles à
la doctrine d'Héraclius et refusait le concile de 680/681
étaient "les moines de bayt Mârûn
et l'évêque de ce couvent, et quelques autres".
Il est, donc, clair que les
fauteurs du concile de 680/681 étaient ceux, parmi les Chalcédoniens,
qui étaient liés aux califes. En effet, les Arabes
n'étaient pas à même d'administrer les pays
qu'ils avaient occupés, dont la civilisation était
complexe et raffinée, tandis qu'ils venaient d'une société
presque primitive. Pour cette raison, ils furent heureux d'accepter
la collaboration des fonctionnaires chrétiens, qui mettaient
à leur disposition leur expérience. Certains parmi
eux devinrent, alors, très puissants; en l'occurrence, Sargûn
fils de Mansûr, le père de saint Jean Damascène,
avait hérité de son propre père la charge de
surintendant aux finances des califes. D'ailleurs, le patriarche
auquel les moines de bayt Mârûn refusèrent
de se soumettre, Théophylacte bar Qambara, était l'orfèvre
du calife.
On comprend, par conséquent,
que les moines de bayt Mârûn et les autres
membres de leur parti étaient, au contraire, ceux qui n'étaient
pas proches des califes. Il s'agit d'une conclusion intéressante,
puisque, comme il y avait eu des Chrétiens qui avaient collaboré
avec les califes, il y avait eu aussi des Chrétiens qui avait
essayé, pendant le premier siècle de la domination
musulmane, de résister aux conquérants.
4. Les Mardaitai ou Garâgima
: des résistants liés aux empereurs byzantins?
On a beaucoup écrit
sur ces bandes de guerriers chrétiens que les Grecs appellaient
Mardaitai et les auteurs arabes Garâgima;
depuis peu, nous avons à disposition, aussi, l'excellent
travail de Chalhoub, où l'on trouve rassemblés tous
les textes connus ayant trait à cet argument, avec un commentaire
étendu et pénétrant.
Suivant ce qui ressort de la
majeure partie des sources, il nous semble pouvoir affirmer qu'il
s'agit d'un mouvement de résistance chrétienne face
aux Musulmans. Il faut ajouter aussi que les Mardaitai
ou Garâgima paraissent avoir été étroitement
liés aux empereurs byzantins, qui les soutenaient dans leurs
actions de guerre. De plus, au moment de conclure la paix avec les
califes, c'étaient les empereurs qui s'engageaient à
rappeler les Mardaitai dans le territoire byzantin, ou
du moins à faire cesser leur activité belliqueuse.
Nous sommes, donc, face à
un effort qui visait à réintégrer la Syrie
dans le monde byzantin, grâce à la collaboration entre
les empereurs et une partie de la population chrétienne de
la Syrie. Justement à cause de cette collaboration avec les
Byzantins, il est à supposer que Mardaitai ou Garâgima
fussent, du moins pour la plupart, Chalcédoniens ; c'est-à-dire
qu'ils suivaient la doctrine théologique professée
par les empereurs byzantins, cette doctrine était, jusqu'à
680/681, le monothélisme d'Héraclius. Brock et Gribomont
ont, d'ailleurs démontré que, pendant le VIIe siècle,
les Chalcédoniens de Syrie restèrent ralliés,
presque unanimement, à la doctrine proclamé par l'Ekthèse
d'Héraclius, et on peut aussi supposer que ce ralliement
ait été l'expression, sur le plan doctrinal, de leur
désir de ne pas se séparer du monde chrétien,
gouverné par
Héraclius et ses successeurs.
Une crise se produit, cependant,
vers la fin du VIIe siècle, lorsque l'empereur Justinien
II conclut en 689, avec le Calife 'Abd-el-Malek, une paix par laquelle
il abandonnait les résistants chrétiens entre les
mains du Calife. Celui-ci surprit leur chef par ruse et le massacra,
ainsi que les hommes qui se trouvaient avec lui. Or, Justinien II
était, justement, comme on l'a déjà relevé,
le fils de ce Constantin IV qui avait renié, dans le concile
constantinopolitain de 680/681, la doctrine d'Héraclius.
Est-ce qu'il y a une relation
entre la paix signée par Justinien II, et jugée par
les résistants chrétiens comme étant une trahison,
et le refus opiniâtre, de la part des moines de bayt Mârûn
et de ceux de leurs parti, d'accepter les décisions du concile
de 680/681, voulu par le père de Justinien II et confirmé
par Justinien II lui-même ?
En effet, il faut reconnaître
que la composition sociale des deux partis dans lesquels se divisèrent
les Chalcédoniens de Syrie, donnerait lieu à le penser.
D'ailleurs, on sait par al-Balâdhuri,
historien musulman du IXe siècle, que les Mardaitai
ou Garâgima, après avoir occupé les
montagnes, au moment de leur puissance, se dispersèrent,
après leur défaite, "dans les villages de la
région de Hims et de Damas". Or nous savons que bayt
Mârûn se trouvait, justement, dans la région
qui, à l'époque des Califes, dépendait de Hims,
comme l'a très bien démontré Naaman.
Il faut, aussi, rappeler que
Marwân II, le Calife qui permit et appuya l'élection
de Théophylacte bar Qambara, qui était son orfèvre,
parvint au califat après avoir vaincu l'opposition d'une
partie de la population musulmane de la Syrie. Or, une des villes
où cette oppositions fut plus forte fut précisément
Hims, dont Marwân fit détruire les murs.
D'autre part, nous trouvons
justement à Hims, parmi les Musulmans dissidents, une production
apocalyptique annonçant la fin de la puissance du parti adverse,
qui s'inspire de la littérature apocalyptique chrétienne,
annonçant, à son tour, la fin de la puissance islamique.
Ceci nous laisse entrevoir une collaboration entre les deux dissidences,
la musulmane et la chrétienne, dans la région.
Conclusion
L'ancienne tradition maronite
qui nous est parvenue grâce à Thomas de Kfartâb
représente, peut-être, avec son étrange bouleversement
chronologique, une composition du même genre, où les
événements historiques ont été manipulés
suivant la souffrance et l'espoir de la communauté qui les
a vécus, pour placer au sommet de l'histoire, avec Héraclius,
qui jadis l'avait récupérée des mains des Perses,
le triomphe de la Croix.
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