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Université Saint-Joseph - Faculté des sciences religieuses 

 
 
 
> 3e mois de l'Orient chrétien


Conférences:
1ère conférence - 7 mai 2003

"Les débuts de l'Eglise maronite
(VIe-Xe siècles)
"

Mariam CUBBE

Photos et Texte

PHOTOS:

TEXTE:

"Les débuts de l'Eglise maronite (VIe-Xe siècles)"

Introduction

A. Les origines des Maronites, d'après Thomas de Kfartâb

1. Thomas de Kfartâb, seule source maronite médiévale
2. Naissance des Maronites d'après Thomas de Kfartâb
3. Notre texte évoque des évènements tout à fait historiques
4. Pourquoi Thomas modifie-t-il la séquence des évènements ?
5. Conclusion

B. L'arrière-plan historique de la tradition rapportée par Thomas de Kfartâb

1. Rôle du Dayr Mârûn
2. Apparition du mot Mârûnâyâ ou Mawârinah
3. Melkites et Maronites : un clivage sociologique?
4. Les Mardaitai ou Garâgima : des résistants liés aux empereurs byzantins?

Conclusion


Introduction

       L’histoire des origines des Maronites a posé et pose beaucoup de problèmes, soit à cause de la pénurie de sources anciennes, soit à cause des remaniements par lesquels elle semble avoir passé à cause de la nécessité dans laquelle se trouva la communauté maronite de se présenter à l’Occident et à l’Église latine de façon à pouvoir être acceptée suivant les rigides paramètres de l’âge de la Contre-Réforme. En effet, les récits ayant trait aux origines des Maronites qu’on utilise d’habitude remontent aux écrivains des XVIIe-XVIIIe siècles, tels que Naironus, Duwayhi et les Assemani. Face à leurs récits, il est naturellement légitime de se demander dans quelle mesure des auteurs qui sont tellement éloignés des événements qu’ils rapportent peuvent être dignes de confiance. Mais il est vrai aussi que les Maronites sont désormais accoutumés à reconnaître l’histoire de leur Église dans le schéma que ces auteurs ont tracé, ce qui les a amenés à négliger parfois les quelques sources anciennes et dignes de confiance qui, malgré tout, sont parvenues jusqu’à nous.

       Aborder l’histoire de l’origine des Maronites est donc extrêmement complexe: soit à cause des implications très larges de cette histoire dans la sensibilité de la communauté maronite, soit à cause du fait que le dossier sur les origines des Maronites comprend, aujourd’hui, des documents très variés quant à leur provenance ou à leur valeur historique, qu’il faut reviser et ordonner à nouveau pour essayer le plus possible d’en tirer des renseignements valables.

A. Les origines des Maronites, d'après Thomas de Kfartâb

1. Thomas de Kfartâb, seule source maronite médiévale

       C'est pourquoi, vu les limites de temps à notre disposition ce soir, j'ai choisi de mettre tout d'abord devant vous la tradition qui circulait parmi les Maronites du Moyen-Âge, telle que nous l'a transmise la seule source maronite médiévale parvenue jusqu'à nous, Thomas de Kfartâb. Cet écrivain maronite, contemporain de l'arrivée des Croisés (suivant ce que rapporte le prologue de son œuvre), qui affirme explicitement d'être Maronite, et dont l'oeuvre a été conservée exclusivement chez les Maronites, semble à bon droit pouvoir être considéré un membre de la communauté maronite, même s'il a été longtemps mis de côté par sa propre communauté à cause de son monothélisme.

       En effet, son récit sur les origines des Maronites est, à première vue, très singulier et presque incroyable sur le plan historique. Cependant, son ancienneté en fait un document précieux, puisqu'il est, de toute façon, expression de ce que les Maronites d'une époque très proche des origines pensaient sur la naissance de leur Église; ne fût-ce que pour cela, on ne peut pas s'en passer. En le lisant avec attention on va, par ailleurs, constater qu'on peut en tirer beaucoup de renseignements très utiles.

2. Naissance des Maronites d'après Thomas de Kfartâb
       « Ainsi nous (les Maronites) et les Melchites/Maximites avons longtemps persévéré ensemble jusqu'au temps de votre Maxime…Il quitta Tibériade pour Constantinople à l'époque où Marcien et son frère détenaient ensemble le trône de l'empire. Maxime se présenta à eux et commença par leur conseiller la nécessité d'ajouter une deuxième volonté pour attribuer deux volontés à celui qui a deux natures. Cette croyance suppose la séparation des deux natures de l'union hypostatique… Les deux empereurs adhérèrent à sa parole car il leur dit: "Comme vous êtes deux empereurs vous aurez un peuple qui sera appelé melchite professant la dualité en toute chose, se signant avec deux doigts, usant de deux autels et croyant en deux volontés et en deux actes"

       « Lorsque ceci trouva un écho favorable… il (Maxime) leur (aux empereurs) ordonna ensuite d'expédier les édits en Syrie, pour faire adopter la thèse dyothélite enseignée par Maxime. Lorsque leurs lettres parvinrent en Syrie, aux villes d'Alep, Damas, au Mont-Liban, à Hims et Hamât, à tous les Suryân leur disant que quiconque désobéirait aux décrets impériaux sera décapité, c'est alors que les Suryân dirent: "Nous faisons appel à la décision de Dayr Mârûn", monastère des Suryân qui signifie "les demeures du Seigneur". Ce monastère était situé aux bords de l'Oronte, à l'extérieur de la ville de Hamât, et comprenait huit cents saints moines. Lorsque ceux-ci reçurent à Dayr
Mârân les écrits des deux empereurs, Marcien et son frère,… ils les rejetèrent complètement… Les émissaires reçurent les réponses des moines et se rendirent auprès des empereurs.

       « C'est en cette année qu'apparurent les armées de l'Islam qui occupèrent l'Égypte, Damas, Jérusalem et la Syrie. Les empereurs byzantins furent alors occupés et cessèrent leurs correspondances avec Dayr
Marûn. C'est alors que les habitants du Mont-Liban, de Hims, Hamât et Alep… se rallièrent dans leur totalité à Dayr Mârân et furent nommés Mawârinat du nom du monastère… Après la mort de Marcien et de son frère, Maurice prit en charge l'empire des Byzantins, mais ses proches conspirèrent contre lui et le tuèrent

       « L'empereur qui lui succéda fut Héraclius, l'empereur victorieux qui éleva la gloire de la religion chrétienne, extermina ses ennemis et fit périr ses opposants, persans et autres, détruisit leur pays et leur civilisation, effaça leurs noms et érigea la lumière de la précieuse croix sur toutes les hauteurs et brisa les idoles des mages païens, libérant Jérusalem et la plus grande partie de la Syrie; et établit, dans la justice, un pouvoir semblable à celui de Constantin le grand, l'empereur saint qui ratifia la thèse des trois cent dix huit (Pères) à Nicée.

       « Le saint empereur Héraclius rejeta la thèse de Maxime,… il écrivit de suite une lettre au patriarche Léon, pape de Rome élevant une plainte contre la thèse ajoutée par Maxime sans une vraie preuve. Lorsque le patriarche reçut la lettre de l'empereur Héraclius…il lui expédia la réponse disant: "Quant à l'auteur de cette thèse, et le cor-rupteur de la foi orthodoxe…il doit être puni par l'amputation de sa langue et de sa main".

       « Lorsque la lettre du patriarche lui parvint, Héraclius…envoya chercher Maxime…ordonna à quelques-uns de ses esclaves dont l'un s'appelait Constant de l'amputer de la langue et de la main; et l'exila dans une île appelée Elyrika…Maxime y mourut exilé et la thèse dyothélite cessa et fut oubliée sous les règnes d'Héraclius, de son fils Constantin, du fils de Constantin qui s'appelait Constant.

       «…Et lorsque ces trois empereurs sont morts, les disciples de Maxime se présentèrent aux notables, les soudoyèrent avec beaucoup de largesse, et rétablirent la thèse hérétique comme aux temps de Maxime ».
3. Notre texte évoque des évènements tout à fait historiques

       À part la grande confusion au point de vue chronologique, il faut reconnaître que notre texte évoque des événements tout à fait historiques: le règne de l'empereur Héraclius (612-642) et sa victoire sur les Perses (629); l'avènement des Musulmans (636); la condamnation de Maxime le Confesseur, qui s'opposait à la doctrine de l'unique volonté du Christ, proclamée par Héraclius, avec l'Ekthèse (638), doctrine officielle de l'empire; enfin, la victoire de la "doctrine de Maxime", accueillie officiellement par les empereurs byzantins dans le concile constantinopolitain de 680/681: ce sont là des faits bien réels, qui sont, toutefois, présentés dans un ordre chronologique bouleversé par rapport à la réalité.

       Il faut cependant remarquer qu'on trouve, même dans ce bouleversement, des vestiges du déroulement historique des événements.

       Ainsi, lorsque Thomas relate qu'Héraclius condamna Maxime, c'est contraire à la vérité historique. Il ajoute cependant que l'un des serviteurs auxquels Héraclius confia l'exécution de la sentence s'appelait Constant, ce qui est, de toute évidence, un souvenir de l'empereur, successeur d'Héraclius, Constant II, qui condamna en réalité Maxime le Confesseur.

       De même, après avoir anticipé l'adhésion à la "doctrine de Maxime", de la part des empereurs byzantins, à l'époque de Marcien et de "son frère", et après avoir fait condamner Maxime par Héraclius, Thomas nous rapporte que "les disciples de Maxime se présentèrent aux notables, les soudoyèrent avec beaucoup de largesse, et rétablirent la doctrine de Maxime". Ceci est une allusion évidente à ce qui se passa, effectivement, après la mort de Constant II. En effet, son successeur Constantin IV, et son fils Justinien II, abandonnèrent la doctrine de l'unique volonté du Christ, soutenue par Héraclius, et adhérèrent à celle des deux volontés (la "doctrine de Maxime"), lors du concile de 680/681, voulu par Constantin IV, dont les décisions furent confirmées par Justinien II dans le concile de 691/692.

       Il faut, donc, reconnaître que ceux qui composèrent le récit rapporté par Thomas de Kfartâb connaissaient le déroulement réel des événements, et même qu'ils voulurent y faire allusion, tout en les racontant sous cette forme déguisée. Les singularités de notre récit ne viennent donc pas de l'ignorance de l'histoire, mais plutôt d'un message spécial qu'on se proposait de transmettre, justement à propos du déroulement des événements historiques. Mais quel est ce message?

4. Pourquoi Thomas modifie-t-il la séquence des évènements?

       1. La première absurdité qui saute aux yeux du point de vue chronologique, c'est le fait que l'invasion des "armées de l'Islam" (qui eut lieu précisément sous le règne d'Héraclius, qui ne parvint pas à s'y opposer), ait été anticipée à une époque précédant Héraclius. Celui-ci est d'ailleurs présenté comme "l'empereur victorieux qui éleva la gloire de la religion chrétienne, extermina ses ennemis et fit périr ses opposants, persans et autres".

       Le but du renversement chronologique est donc ici clair: on veut, de quelque façon, nier la défaite d'Héraclius par les Arabes, dont on est pourtant conscient. On le fait en rappelant sa victoire mémorable sur les Persans, étendue de manière ambiguë aux "autres". Ceci est, d'un côté, très prudent, parce qu'on sait que les "autres", les Arabes, ne furent pas vaincus ; mais, de l'autre côté, laisse percer une illusion, qui est peut-être aussi un espoir.

       2. De la même manière, on voit que l'histoire du conflit concernant la volonté du Christ, entre les empereurs byzantins et les Chalcédoniens de Syrie ralliés au parti de Dayr Mârûn, est relatée deux fois: une première fois avant le règne d'Héraclius, et une deuxième après. La première fois, il est question de l'adhésion officielle des empereurs à la "doctrine de Maxime"; cette adhésion va être, ensuite, désavouée par Héraclius. Ici encore, le déroulement chronologique est renversé, puisqu'on sait bien que ce fut Héraclius qui formula et imposa la doctrine de l'unique volonté du Christ, à laquelle Maxime le Confesseur s'opposa ensuite en affirmant la doctrine des deux volontés, qui fut accueillie, bien plus tard, par le concile constantinopolitain de 680/681.

       Cependant, en renversant l'ordre chronologique, notre récit donne "le dernier mot" à Héraclius: c'est lui qui va juger et condamner la doctrine de ceux qui, dans la réalité, ont condamné et désavoué la sienne. Après lui, une deuxième fois, la doctrine "de Maxime" est officiellement accueillie dans l'empire, mais pas par des empereurs: ceux qui l'accueillent ne sont que des "notables soudoyés". Cela laisse entendre que les "vrais empereurs" ne pouvaient pas contredire la décision d'Héraclius.

5. Conclusion

       Nous comprenons alors que le sens du bouleversement chronologique (qui nous frappe dans le récit de Thomas de Kfartâb) est d'affirmer la centralité de la figure d'Héraclius, qui va vaincre et juger ses ennemis, lesquels sont aussi les ennemis des Maronites. La clé de la tradition maronite rapportée par Thomas de Kfartâb est donc la figure d'Héraclius, dans laquelle les Maronites du Moyen-Âge incarnaient leurs idéaux.

       Il s'agit de l'affirmation de leur foi calcédonienne (en effet, Héraclius condamne Maxime, obéissant aux ordre de Léon, le pape de Chalcédoine), accueillie cependant dans la version "héraclienne" ajoutant la doctrine de l'unique volonté. Il s'agit aussi de l'espoir dans l'avènement d'un "empereur victorieux", qui, à l'instar d'Héraclius avec les Persans, aurait fait triompher la vraie foi sur ses "autres" ennemis aussi, ceux qu'Héraclius n'avait pas pu vaincre, les Musulmans.

       Il faut, à présent, chercher les racines de ces idéaux dans ce que nous sommes à même de savoir à propos des vicissitudes de la communauté maronite et du monastère qui fut son berceau.

B. L'arrière-plan historique de la tradition rapportée par Thomas de Kfartâb

1. Rôle de Dayr Mârûn

       Le récit de Thomas souligne le rôle du monastère connu comme Dayr Mârân ou Dayr Mârûn, situé dans le voisinage de Hamât:

       « C'est alors que les Suryân dirent: "Nous faisons appel à la décision de Dayr Mârûn"…Ce monastère était situé aux bords de l'Oronte, à l'extérieur de la ville de Hamât, et comprenait huit cents saints moines. Lorsque ceux-ci reçurent à Dayr Mârân les écrits des deux empereurs,…ils les rejetèrent complètement…C'est en cette année qu'apparurent les armées de l'Islam… Les empereurs byzantins cessèrent leurs correspondances… C'est alors que les habitants du Mont-Liban, de Hims, Hamât et Alep…se rallièrent dans leur totalité à Dayr Mârân et furent nommés Mawârinat du nom du monastère ».
       S'il est vrai que ce récit tend à nous présenter le monastère comme point de ralliement des habitants de toute la région avec une emphase qui peut sembler exagérée, il faut aussi reconnaître que le rôle central du monastère dans l'établissement du patriarcat maronite est confirmé par le récit de Denys de Tell Mahré (+ 845).

       Selon ce récit, pendant le califat de Marwân II (744-750), on élut, comme patriarche chalcédonien d'Antioche, Théophylacte bar Qambara, qui était l'orfèvre de Marwân, et soutenait, conformément au concile constantinopolitain de 680/681, la doctrine des deux volontés du Christ, doctrine que les moines de bayt Mârûn n'acceptaient pas. Le nouveau patriarche se rendit alors au monastère, escorté par une armée fournie par le calife, dans le but de réduire les moines à la soumission. Les moines, cédant à la violence, promirent de se soumettre le jour suivant, mais un événement prodigieux poussa le patriarche à se retirer ; alors "les Mârûnâyâ restèrent comme ils sont jusqu'à nos jours; ils se choisissent le patriarche et les évêques de leur monastère".

       Il s'agit du témoignage le plus ancien que nous ayons à propos de l'existence et de l'établissement du Patriarcat maronite. Il est intéressant de rappeler que Jean Gribomont, dans son article fondamental sur les origines de l'Église maronite, avance l'hypothèse que Denys ait puisé ici à une source maronite. De toute façon, ce récit confirme celui de Thomas, en y ajoutant une précision ultérieure: la décision, de la part des moines de bayt Mârûn, de s'élire un patriarche à eux.

2. Apparition du mot Mârûnâyâ ou Mawârinah

       En lisant le texte de Denys, on reste aussi frappé par un détail curieux : dans sa chronique, telle du moins que nous la connaissons par les citations (par ailleurs très amples) de Michel le Grand, on rencontre les moines de bayt Mârûn et leurs adhérents dans deux autres épisodes. Là, ils ne sont jamais désignés par le nom de Mârûnâyâ, mais toujours par des expressions comme dayrâyâ d-beyt Mârûn (moines de bayt Mârûn) ; gabâ d-beyt Mârûn (parti de bayt Mârûn) ; ou, simplement, beys Mârûn.

       Le nom Mârûnâyâ fait son apparition seulement lorsque il est question de l'élection d'un patriarche par les moines du monastère, c'est-à- dire de la constitution d'une Église: c'est à ce moment que les moines de bayt Mârûn et ceux de leur parti cessent d'être, simplement, un parti ou un groupe faisant partie de l'Église chalcédonienne d'Antioche, pour devenir une communauté autonome et caractérisée, qui sera donc dénommée d'une façon propre. Ce qui, d'ailleurs, trouve un écho dans les mots de Thomas de Kafartab: "et furent nommés Mawârinah du nom du monastère".

3. Melkites et Maronites : un clivage sociologique?

       Denys de Tell Mahré et Thomas de Kfartâb s'accordent pour établir une relation entre la naissance de l'Église maronite et les querelles ayant trait à la doctrine sur la volonté du Christ.

       D'après Denys de Tell Mahre, les Chalcédoniens de Syrie étaient déjà divisés en deux partis depuis l'année 727, justement à cause des dissensions touchant la volonté du Christ et l'acceptation du concile constantinopolitain de 680/681. Denys nous explique, aussi, quelle était la composition sociale des deux partis: ceux qui acceptaient le concile de 680/681 étaient "surtout les citadins et leurs évêques, et les chefs. L'un de ceux-ci était Sargûn fils de Mansûr …", tandis que ceux qui restaient fidèles à la doctrine d'Héraclius et refusait le concile de 680/681 étaient "les moines de bayt Mârûn et l'évêque de ce couvent, et quelques autres".

       Il est, donc, clair que les fauteurs du concile de 680/681 étaient ceux, parmi les Chalcédoniens, qui étaient liés aux califes. En effet, les Arabes n'étaient pas à même d'administrer les pays qu'ils avaient occupés, dont la civilisation était complexe et raffinée, tandis qu'ils venaient d'une société presque primitive. Pour cette raison, ils furent heureux d'accepter la collaboration des fonctionnaires chrétiens, qui mettaient à leur disposition leur expérience. Certains parmi eux devinrent, alors, très puissants; en l'occurrence, Sargûn fils de Mansûr, le père de saint Jean Damascène, avait hérité de son propre père la charge de surintendant aux finances des califes. D'ailleurs, le patriarche auquel les moines de bayt Mârûn refusèrent de se soumettre, Théophylacte bar Qambara, était l'orfèvre du calife.

       On comprend, par conséquent, que les moines de bayt Mârûn et les autres membres de leur parti étaient, au contraire, ceux qui n'étaient pas proches des califes. Il s'agit d'une conclusion intéressante, puisque, comme il y avait eu des Chrétiens qui avaient collaboré avec les califes, il y avait eu aussi des Chrétiens qui avait essayé, pendant le premier siècle de la domination musulmane, de résister aux conquérants.

4. Les Mardaitai ou Garâgima : des résistants liés aux empereurs byzantins?

       On a beaucoup écrit sur ces bandes de guerriers chrétiens que les Grecs appellaient Mardaitai et les auteurs arabes Garâgima; depuis peu, nous avons à disposition, aussi, l'excellent travail de Chalhoub, où l'on trouve rassemblés tous les textes connus ayant trait à cet argument, avec un commentaire étendu et pénétrant.

       Suivant ce qui ressort de la majeure partie des sources, il nous semble pouvoir affirmer qu'il s'agit d'un mouvement de résistance chrétienne face aux Musulmans. Il faut ajouter aussi que les Mardaitai ou Garâgima paraissent avoir été étroitement liés aux empereurs byzantins, qui les soutenaient dans leurs actions de guerre. De plus, au moment de conclure la paix avec les califes, c'étaient les empereurs qui s'engageaient à rappeler les Mardaitai dans le territoire byzantin, ou du moins à faire cesser leur activité belliqueuse.

       Nous sommes, donc, face à un effort qui visait à réintégrer la Syrie dans le monde byzantin, grâce à la collaboration entre les empereurs et une partie de la population chrétienne de la Syrie. Justement à cause de cette collaboration avec les Byzantins, il est à supposer que Mardaitai ou Garâgima fussent, du moins pour la plupart, Chalcédoniens ; c'est-à-dire qu'ils suivaient la doctrine théologique professée par les empereurs byzantins, cette doctrine était, jusqu'à 680/681, le monothélisme d'Héraclius. Brock et Gribomont ont, d'ailleurs démontré que, pendant le VIIe siècle, les Chalcédoniens de Syrie restèrent ralliés, presque unanimement, à la doctrine proclamé par l'Ekthèse d'Héraclius, et on peut aussi supposer que ce ralliement ait été l'expression, sur le plan doctrinal, de leur désir de ne pas se séparer du monde chrétien, gouverné par
Héraclius et ses successeurs.

       Une crise se produit, cependant, vers la fin du VIIe siècle, lorsque l'empereur Justinien II conclut en 689, avec le Calife 'Abd-el-Malek, une paix par laquelle il abandonnait les résistants chrétiens entre les mains du Calife. Celui-ci surprit leur chef par ruse et le massacra, ainsi que les hommes qui se trouvaient avec lui. Or, Justinien II était, justement, comme on l'a déjà relevé, le fils de ce Constantin IV qui avait renié, dans le concile constantinopolitain de 680/681, la doctrine d'Héraclius.

       Est-ce qu'il y a une relation entre la paix signée par Justinien II, et jugée par les résistants chrétiens comme étant une trahison, et le refus opiniâtre, de la part des moines de bayt Mârûn et de ceux de leurs parti, d'accepter les décisions du concile de 680/681, voulu par le père de Justinien II et confirmé par Justinien II lui-même ?

       En effet, il faut reconnaître que la composition sociale des deux partis dans lesquels se divisèrent les Chalcédoniens de Syrie, donnerait lieu à le penser.

       D'ailleurs, on sait par al-Balâdhuri, historien musulman du IXe siècle, que les Mardaitai ou Garâgima, après avoir occupé les montagnes, au moment de leur puissance, se dispersèrent, après leur défaite, "dans les villages de la région de Hims et de Damas". Or nous savons que bayt Mârûn se trouvait, justement, dans la région qui, à l'époque des Califes, dépendait de Hims, comme l'a très bien démontré Naaman.

       Il faut, aussi, rappeler que Marwân II, le Calife qui permit et appuya l'élection de Théophylacte bar Qambara, qui était son orfèvre, parvint au califat après avoir vaincu l'opposition d'une partie de la population musulmane de la Syrie. Or, une des villes où cette oppositions fut plus forte fut précisément Hims, dont Marwân fit détruire les murs.

       D'autre part, nous trouvons justement à Hims, parmi les Musulmans dissidents, une production apocalyptique annonçant la fin de la puissance du parti adverse, qui s'inspire de la littérature apocalyptique chrétienne, annonçant, à son tour, la fin de la puissance islamique. Ceci nous laisse entrevoir une collaboration entre les deux dissidences, la musulmane et la chrétienne, dans la région.

Conclusion

       L'ancienne tradition maronite qui nous est parvenue grâce à Thomas de Kfartâb représente, peut-être, avec son étrange bouleversement chronologique, une composition du même genre, où les événements historiques ont été manipulés suivant la souffrance et l'espoir de la communauté qui les a vécus, pour placer au sommet de l'histoire, avec Héraclius, qui jadis l'avait récupérée des mains des Perses, le triomphe de la Croix.




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