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- Mercredi 2 juin, 2004
La dernière conférence du 4e MOC,
du P. Samir Khalil SAMIR, en attirant un public tant nombreux qu’averti,
a brossé un aperçu historique de la place et du rôle
que l’Eglise maronite a eu dans l’histoire. Partant
de là, le conférencier a insisté sur la vocation
religieuse, culturelle et politique de cette Eglise dans le contexte
du monde arabe aujourd’hui.
Avec « L’Église maronite, place et rôle
dans l’Orient arabe », le
P.
Samir Khalil Samir a esquissé, à
la Bibliothèque orientale, un portrait original de l’Église
maronite tournée à la fois vers Rome et l’Orient
arabe, ce qui la met en position de proposer « un projet de
société attractif » où les autres communautés
libanaises ne devraient pas avoir de difficulté à
trouver leur place.
Pour la dernière conférence du « Mois de l’Orient
chrétien » organisé par le Centre de documentations
et de recherches arabes chrétiennes, la petite salle des
conférences de la Bibliothèque orientale a fait salle
comble. D’emblée, le conférencier se fait l’écho
de ceux qui ont déploré que, du thème de l’Orient
chrétien, on ait « régressé » pour
ne parler que des seuls maronites. Il s’est donc employé
à brosser à grands traits le parcours historique original
de la communauté maronite, qui lui a permis de jouer ce rôle
de trait d’union entre l’Orient arabe et l’Occident,
de se sentir aussi bien à l’aise ici que là
et d’offrir aujourd’hui au monde arabe, et même
à l’Occident, un modèle pluraliste viable distinct
du modèle laïque occidental.
C’est au terme d’une histoire tourmentée que
les maronites sont parvenus à proposer leur modèle,
souligne le père Samir. Leur personnalité se forme
par une série de développements au cours desquels
« ils se posent en s’opposant ». Syriaques, ils
s’opposent aux Jacobites. Ils sont donc syriaques, mais «
autrement ». Chrétiens orientaux, ils adhèrent
aux propositions du concile de Chalcédoine. Ils sont donc
chrétiens orientaux, « autrement ». Orientaux,
ils développent des relations privilégiées
avec Rome. Ils sont donc catholiques, « autrement ».
L’histoire du rapprochement des maronites avec Rome et, à
travers Rome, avec la modernité occidentale, livre l’une
des clés majeures de la personnalité propre de l’Église
maronite, explique le P. Samir. Elle a été tentée
par des auteurs comme le père Nasser Gemayel. Le rapprochement
de Rome n’a pas été de tout repos pour les maronites.
On a scruté leurs livres liturgiques et certains ont été
brûlés. Le synode libanais (1736) a imposé des
règles monastiques occidentales. Les maronites eux-mêmes,
aujourd’hui, ont l’impression de s’être
laissé latiniser. Les ambiguïtés de ce rapprochement
se traduisent, au XVIIIe siècle, par l’affaire de la
religieuse Hindiyé, qui se jette à corps perdu dans
la dévotion au Sacré-Cœur, et mourra répudiée
par sa communauté, condamnée après une enquête
inquisitoriale.
L’histoire du rapprochement des maronites avec le monde arabo-islamique
mérite aussi d’être mieux connue, car elle aussi
a façonné la personnalité propre de l’Église
maronite de façon déterminante. Menacés par
l’extension de l’islam, les maronites, qui, nous l’avons
dit, appartiennent au monde syriaque, se laissent pourtant conquérir
sans résistance par... la langue arabe, dès les XVIe-XVIIe
siècles. Au XVIIe siècle, tous les professeurs d’arabe
dans les grandes universités européennes sont issus
du Collège maronite de Rome. Au XVIIIe siècle, grâce
à Mgr Germanos Farhat, les maronites sont définitivement
acquis à la langue arabe, encore que le syriaque continue
d’être utilisé comme langue liturgique.
Le coup de génie de Mgr Farhat, explique le P. Samir, consistera
à écrire une grammaire arabe à l’usage
des chrétiens dont tous les exemples seront empruntés
à la Bible ou au Nouveau Testament. Auparavant, ces exemples
étaient pris dans le Coran. Grâce aux maronites, qui
vont jouer un rôle important dans le mouvement de traduction
des grandes œuvres latines vers l’arabe (notamment la
Somme théologique de Thomas d’Aquin), l’Évangile
conquiert de nouveaux espaces culturels proprement arabes, s’incarne
davantage encore dans la culture du monde arabe, si bien qu’au
XIXe siècle, les maronites vont devenir le fer de lance de
l’arabité, de la renaissance arabe.
Tout cela mène à la déclaration du Grand Liban,
en 1920, à l’Indépendance et enfin, à
la guerre de 1975-1990 et à l’heure actuelle. Vers
la fin du XIXe siècle, un « réveil islamique
» va se produire qui va tenter de récupérer
l’arabisme. Ce mouvement religieux et culturel va pousser
les maronites à se distancier de l’arabité.
Dans ses manifestations extrêmes, cette distanciation se traduira
par le refus de l’arabité et la revendication de la
« phénicité ». Toutefois, en 1920, avec
la création du Grand Liban, les maronites ont enfin leur
territoire et leur identité propres, leur « libanité
». C’est dans cet espace politique et culturel, explique
le père Samir, que leur personnalité ambivalente,
qui leur valait d’abord d’être assis entre deux
chaises, va révéler sa véritable fécondité.
Aujourd’hui, cette double appartenance, qui leur valait d’être
continuellement sommés de choisir entre deux identités,
révèle enfin sa richesse. Certes, souligne le père
Samir, « la brisure de la guerre n’est pas encore dépassée
». Il n’en reste pas moins qu’après avoir
été syriaques, autrement, orientaux, autrement, catholiques,
autrement, les maronites se sentent appelés à être
arabes, autrement. Tel est l’avenir, laisse comprendre le
père Samir : après avoir dépassé toutes
les phases de l’affirmation de soi contre les autres, et après
avoir répudié « l’œcuménisme
utilitaire », les maronites, grâce à leur sensibilité
aux deux univers spirituels oriental et occidental, sont en mesure
d’introduire les autres à leurs propres richesses,
ce qui devrait être, pour eux, une grande source de confiance.
Fady Noun
L'Orient-Le Jour